Être hypersensible au travail : l’horreur de la prise de poste, des « conversations légères » et des pauses déjeuners
Les trois années qui ont suivi l’obtention de mon diplôme dans le milieu du social, j’ai enchaîné des emplois contractuels plus ou moins longs. À chaque arrivée dans une nouvelle équipe, j’étais très anxieuse : il fallait que je m’adapte à une nouvelle organisation institutionnelle, à de nouvelles personnes et personnalités, que ce soit mes collègues mais également les personnes que je devais accompagner dans le cadre de mes fonctions.
Tous ses changements engendraient chez moi une forte stimulation cognitive qui me demandait beaucoup d’énergie, et à cela s’ajoutaient une forte envie de ne pas décevoir mon chef de service qui m’avait embauchée, et mes collègues qui devaient malgré eux accueillir une nouvelle collègue qui devait s’adapter au quotidien déjà mis en place.
Autant vous dire que le soir, quand je rentrais chez moi après le travail je ramenais une grande tension nerveuse que je m’infligeais pour être suffisamment bonne, et je m’étalais ensuite sur mon lit pour rejoindre les bras de Morphée après avoir calmé mon corps qui avait été surstimulé toute la journée.
Tous les individus sont des êtres du social, chacun d’entre nous cherche à entrer en contact ou en interaction avec d’autres humains : cela fait partie de notre ADN, de notre besoin de survie. Dans le monde du travail l’être humain a appris, au travers de normes sociales, à chercher à connaître le nouvel arrivant dans une équipe.
A première vue vous me direz que cela est bienveillant, gentil, attentionné. Mais, à chaque fois, les premières questions qu’on me posait relevaient de l’intime : « Tu as des enfants ? », « Tu as un copain ? », « Tu habites où ? ».
Pour m’intégrer dans l’équipe je répondais de manière la plus brève possible, parfois je demandais « Et toi ? » et parfois je ne demandais même pas. Au fil du temps j’ai remarqué que les personnes qui me posaient ces questions attendaient que je leur demande la même chose. Ces dernières existaient à travers leur maison, leur statut marital et leurs enfants. Car pour « réussir » dans notre société il faut « valider » tous ces critères.
C’est quand j’ai accepté mon hypersensibilité que j’ai réussi à voir ce que la société voulait qu’on aspire à être. Maintenant je suis complètement au clair avec ce que je veux dans la vie, même si cela n’est pas la norme sociétale. De plus je n’aime (mais pas du tout) parler de ma vie privée avec des nouveaux collègues, sous prétexte de faire « connaissance », alors que quelques heures plus tôt, c’étaient des inconnus. Est-ce qu’on demande à un inconnu dans quelle rue il habite, ou bien si le fait de ne pas avoir encore enfanté est voulu ? Je ne crois pas non.
Alors s’il-vous-plaît, soyez indulgents et compréhensif, si une personne ne veut pas dévoiler sa vie. Cela ne veut pas forcément dire qu’elle ne veut pas entrer en relation avec vous, seulement, il existe d’autres moyens, d’autres temporalités pour y parvenir, croyez-moi !
En tant qu’hypersensible, il me faut davantage de temps qu’une personne lambda pour m’intégrer dans une équipe. Je passe beaucoup de temps à observer les comportements des personnes. La façon dont une personne va interagir avec d’autres personnes va être un élément précieux pour savoir comment elle va interagir avec vous. Par exemple, une personne qui sourit très rarement à tout le monde, forcément, elle ne va pas vous accueillir avec un énorme sourire à votre arrivée, mais cela ne veut pas dire qu’elle a une réticence à votre égard.
Et surtout (et à ne jamais oublier, s’il vous plaît) : une personne qui parle mal d’une autre, parlera mal de vous dans votre dos. D’après mes expériences passées, ces personnes « malveillantes » vous charment en vous mettant en « confidence » sur les dessous cachés de l’entreprise. Elles analysent votre comportement pour voir si vous entrez dans leur « jeu » ou si cela vous est égal de participer au commérage.
Pour me protéger en tant qu’hypersensible j’ai dû apprendre à repérer ces personnes (spoiler alerte : je tombe parfois encore dans le panneau).
Si toi aussi tu ressens une forme de gêne lors d’une discussion, il ne faut pas te sentir forcée à faire, dire ou répondre quelque chose que tu n’as pas envie - cela veut dire que la personne en face de toi ne veut pas réellement ton bien. Et souvent, malheureusement, ces personnes ressentent la sensibilité que tu as en toi, et si tu n’es pas assez solide et ancré, elle s’en servira à ton insu.
Alors n’est pas honte de ta différence. Ton hypersensibilité te permet de ressentir et repérer certaines personnes et situations que d’autres ne perçoivent pas. Alors sert-t ’en comme d’une putain de force.
Avec tout ce que je viens de te livrer, ne va pas croire que je n’aime pas mon travail et que je ne souhaite pas être moi aussi intégré dans la société. Cependant je vais te livrer un dernier point dont j’ai horreur au travail (surtout lors d’une nouvelle prise de poste), à savoir : la pause déjeuner.
On ne va pas se mentir la majorité des salles de pause ne sont pas du tout pensées pour le bien-être des salariés : salles trop petites, lumière des plafonniers d’un blanc éblouissant, toujours le jeu des chaises musicales pour trouver une chaise mais surtout trouver une place, une pièce avec un petit vis-à-vis sur l’extérieur, une temporalité trop courte pour pouvoir sortir prendre l’air, et surtout une salle pas isolée qui ne nous permet pas de couper à 100% du travail.
Et à tout cela rajoutez les « discussions légères » : vous savez les « Il fait beau aujourd’hui », « Oh non il va pleuvoir ce week-end », « Vous avez vu le match hier ? », « Vivement vendredi soir ». Ces discussions sans profondeurs m’angoissent. J’ai la sensation d’être dans du « faux », dans du « superficiel ».
Alors à un moment donné, j’ai décidé de fuir et d’aller manger à l’extérieur - et le plus pratique et confortable était dans ma chère voiture.
Que je l’aime ma voiture, elle m’a permis de me réfugier, d’apprécier le silence et ma simple compagnie. Alors au début ce n’était pas facile, car ne pas faire faire comme tout le monde interroge. Au début, les gens sont curieux (« Tu vas manger où tous les midis ? ») et puis ça devient du jugement direct (« Tu vas ENCORE manger dans ta voiture ? »), ou du jugement indirect (« Il ne fait pas froid dans ta voiture ? »). J’ai appris avec le temps à m’affirmer et à rester campée sur mes convictions : si manger seule à l’extérieur me permet d’être bien, de me ressourcer et de me reposer, alors pourquoi ne pas continuer ?
Et faisant cela, dans certain travail, je me suis rendue compte que les personnes les plus empathiques et bienveillantes ne posaient pas de questions quand elles me voyaient sortir pour prendre ma pause déjeuner. Alors, grâce à cela, j’ai appris que si on te pose des questions sur une norme que tu n’appliques pas, soit les personnes cherchent à comprendre pourquoi tu fais à ta façon, soit elles sont jalouses de ne pas oser faire faire comme toi, et parfois, elles veulent juste ton malheur.
Alors soit fier de ne pas être comme tout le monde, car cela fait de toi une personne unique et heureuse par le chemin de vie que tu choisi d’emprunter.
✍️ Evagonie