Pourquoi la banalisation de la violence est si difficile à vivre quand on est hypersensible ?
Depuis quelques années, je commence à ressentir une banalisation de la violence dans la société, que ce soit dans ce que j’observe dans mon quotidien, ou dans l’actualité, proche de chez moi ou à l’étranger. J’avoue que je ne comprends pas pourquoi l’Humain est violent, et pourquoi, de plus en plus, les gens acceptent et banalisent la violence. Nous sommes au XXIᵉ siècle, dans un pays développé, avec un cadre de vie (pour la majorité d’entre nous) relativement correct, même si la précarité touche de plus en plus de personnes.
Les personnes hypersensibles sont plus empathiques et ressentent les émotions de manière amplifiée : c’est parfois un cocktail qui ne fait pas bon ménage. Dans certaines conversations, il m’est arrivé que des gens me « reprochent » d’en faire « trop », parce que je ressentais « trop ». Comme si cela était de ma faute de vivre les situations à ma façon. Leur manière de voir et de ressentir serait la norme, donc le problème, c’était moi.
D’un autre côté, on peut dire que ces personnes restent dans leur confort, voire dans une forme d’égoïsme, car comme elles ne ressentent pas beaucoup — voire pas du tout — face à une situation de violence, elles ne se sentent pas concernées et n’interviennent pas.
Je vais prendre l’exemple d’une situation de violence à laquelle j’ai été spectatrice il y a huit mois. C’était en pleine canicule, en juillet dernier, et tout le quartier avait les fenêtres ouvertes dans la soirée. Je commence à entendre une dispute avec des cris très forts. Je regarde depuis mon balcon et, dans le jardin d’en face, je vois un couple se disputer verbalement, avec un ami à côté d’eux. Le ton monte, et l’homme se met à battre physiquement sa femme.
Leur ami a voulu faire un pas vers eux, mais l’homme l’en a dissuadé. Un voisin au couple est sorti de chez lui et leur a montré qu’il les regardait, qu’il était témoin de la scène. Moi, de mon côté, j’étais tétanisée. Mon corps tout entier tremblait. Les coups ne s’arrêtaient pas de tomber. La vision de cette violence était intolérable : il fallait que cela s’arrête.
À ce moment-là, je me suis sentie totalement impuissante. J’avais du mal à croire que, dans tout le quartier, personne n’intervienne. Toutes les fenêtres étaient ouvertes, certaines personnes passaient dans la rue… et pourtant, rien ne se passait. Après quelques minutes de réflexion, j’ai décidé d’appeler les forces de l’ordre. Pour moi, ce geste était une manière de passer à l’action, tout en me mettant en sécurité, pour mettre fin à la violence.
Malheureusement, les forces de l’ordre sont arrivées « trop » tard. Le couple et leur ami s’étaient cachés chez eux, et je crois même qu’ils ont quitté le domicile dans lequel ils se trouvaient.
Je ne regrette en rien mon geste. Avec du recul, je me dis même que j’aurais dû les appeler plus tôt. Mais surtout, les personnes de mon quartier n’ont pas agi : elles sont restées dans leur passivité et dans la banalisation de la violence.
Je pense qu’il est important de rappeler qu’individuellement, parfois, nous ne pouvons pas faire face directement à la violence. Dans cette situation, si j’étais allée sur place, cela n’aurait rien changé, car l’homme devait être sous l’emprise de substances, et la violence aurait pu se retourner contre moi.
Avec le recul, je me dis que dans ce genre de situation, appeler les forces de l’ordre était la seule chose que je pouvais vraiment faire. Je ne pouvais pas intervenir directement, mais je pouvais au moins signaler ce qui se passait.
Ce soir-là, j’ai aussi compris quelque chose : fermer les yeux face à la violence, c’est aussi lui laisser de la place. Même si l’on ne peut pas toujours agir soi-même, on peut au moins alerter des personnes dont c’est le métier.
Cette scène m’a beaucoup marquée. Mais ces derniers temps, ce n’est pas la seule forme de violence qui m’a profondément touchée.
Je n’ai pas envie de faire de la politique dans ce blog, mais une autre situation m’a personnellement bouleversée : celle d’un paysan qui a vu son élevage entièrement exterminé par décision de l’État. Oui, le mot peut paraître violent, mais c’est pourtant celui qui correspond le mieux à ce qui s’est passé.
La communauté des agriculteurs a essayé de contrer cette décision en menant des actions réelles et visibles par tous les citoyens. Dans ma ville, la circulation et les actions menées avaient un réel impact sur le quotidien des habitants. Et c’est là que j’ai eu un électrochoc : on ne peut pas toujours fermer les yeux sur la violence, même lorsqu’elle ne nous est pas destinée au départ. Nous avons tous une part de responsabilité pour ne pas la laisser passer sous silence.
Les événements que je viens de raconter ne se produisent pas tous les jours (en tout cas pas sous mes yeux…). J’aimerais maintenant revenir sur les violences verbales auxquelles nous pouvons faire face au quotidien, en tant qu’hypersensibles.
Les petites violences du quotidien
Je ne comprends pas toujours les personnes qui lancent des piques déguisées, avec l’intention de blesser pour leur propre « plaisir », juste pour briller dans un groupe. Ou parce que, dans notre société, on a parfois l’impression qu’il faut rabaisser l’autre pour réussir à s’élever.
Ces petites violences du quotidien sont souvent invisibles. Elles ne laissent pas de traces physiques, mais elles peuvent me marquer profondément. Une remarque lancée sur un ton moqueur, une pique déguisée en humour, un regard méprisant, une réflexion déplacée devant d’autres personnes… Ce qui peut sembler anodin pour certains me touche intensément et reste en moi longtemps.
Quand je ressens tout plus fort
Pour moi, ce ne sont pas que les mots qui comptent. Je perçois parfois l’intention, le ton, l’énergie derrière ce qui est dit. Je ressens les tensions, les non-dits, les sous-entendus. Et parfois, une « simple » remarque peut tourner longtemps dans ma tête. Je me demande pourquoi la personne a dit cela, si j’ai fait quelque chose de mal, si j’aurais dû réagir autrement. Ce qui pour certains est oublié en quelques minutes peut continuer à résonner en moi longtemps.
Avec le temps, tout cela peut me créer une fatigue émotionnelle. Je deviens plus vigilante, sur la défensive. J’anticipe les remarques, j’observe les comportements, j’analyse les dynamiques de groupe. Parfois même trop.
Mon repli comme protection
C’est souvent à ce moment-là que je me replie. Pas parce que je n’aime pas les autres, mais parce que je cherche simplement à me protéger. S’éloigner de certaines personnes, de certains environnements, devient ma manière de préserver mon équilibre.
Ce repli est souvent mal compris. Les personnes qui lancent ces piques ne réalisent pas toujours l’impact de leurs paroles. Elles peuvent trouver ma réaction excessive, penser que j’exagère. Mais en réalité, je ressens tout plus intensément, c’est tout.
Face à ces piques, j’ai le choix : y faire face ou me replier. Mon état du moment, mon équilibre et mon mode de vie influencent souvent ma décision. Et le pire, c’est que ceux qui lancent ces piques ne comprennent pas pourquoi je peux me retirer, m’éloigner, me méfier.
Quand je ne suis pas affirmée ou que je ne suis pas claire sur ce que je ressens et ce que je veux pour moi, je peux facilement me sentir touchée et blessée. Une « simple » remarque peut alors peser bien plus lourd qu’elle ne le devrait.
La violence — qu’elle soit physique, institutionnelle ou simplement verbale — est présente partout. Il est facile de détourner le regard, de se dire que cela ne nous concerne pas, que ce n’est pas notre problème. Mais banaliser la violence, même la plus petite, c’est lui laisser de la place et du pouvoir.
Être hypersensible dans notre société peut parfois être difficile, parce que l’on ressent tout plus fort. Mais c’est peut-être aussi une force. Parce que ressentir l’injustice, être touché par la souffrance des autres, refuser de trouver la violence normale… c’est aussi une manière de rester profondément humain.
Et peut-être que, dans une société qui s’habitue trop facilement à la violence, nous avons justement besoin de personnes qui refusent de la banaliser.
✍️ Evagonie